Le Peuple de l’Air, la trilogie du Prince Cruel de Holly Black
« Si je ne peux pas être meilleure qu’eux, alors je serai pire. »
Disclaimer: il y a de légers spoilers dans ma revue
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Disclaimer: il y a de légers spoilers dans ma revue -
Jude Duarte est arrachée très jeune au monde des humains par l'ex-mari de sa mère, qui tue ses parents sous ses yeux avant de l'emmener elle, sa sœur jumelle Taryn et leur demi-sœur Vivienne dans le monde d'Elfhame. Elles y grandissent comme les « filles » du général Madoc, bras armé du Haut Roi, qui les forme à la guerre, aux stratégies et aux jeux de pouvoir.
On m'avait vendu une trope d'ennemis-to-lover. C'est en réalité bien plus politique que ça mais tout en restant de la littérature Young Adult (plutôt simple et accessible). Et franchement, j'ai préféré ça à un récit purement romantique. L’histoire d’amour y est, elle compte, mais elle n'écrase pas le reste.
Ce qui anime Jude, c’est une obsession : appartenir à ce monde magique comme si elle en faisait partie. Mais elle est humaine, et à Elfhame, on ne la laisse jamais l’oublier :
“ (…) moi, la bâtarde, d’une épouse infidèle, une humaine sans la moindre goutte de sang fæ, traitée comme une véritable enfant de Terrafæ.”
« la touche finale à ma coiffure sophistiquée : maintenant, on dirait que j’ai des cornes. Elle m’habille ensuite de velours saphir. Mais aucun de ces artifices ne masque ce que je suis : une humaine. »
Alors elle cherche le pouvoir, avec l’ambition de s’élever dans la société et de s’imposer au-delà de sa condition. Ce qui commence comme une simple ambition (devenir chevalière) la propulse rapidement au cœur des intrigues royales, entre espionnage, trahisons familiales et double jeu. Jude ne survit pas à Elfhame ; elle le dompte. Elle en apprend les règles, les respecte, puis les plie à sa volonté. C'est ça, le vrai sujet de la trilogie : son ascension, la complexité de maintenir ce qu'elle conquiert, et l'art de naviguer dans un monde où personne (ni les amis, ni la famille) ne joue franc jeu.
« Si tu me faisais souffrir, je ne pleurerais pas. Je te rendrais la pareille. »
La romance
« Quant à Cardan, sa beauté surpasse celle de tous les autres. Ses cheveux noirs ont les reflets irisés du plumage d’un corbeau, et ses pommettes sont si saillantes qu’elles pourraient entailler le cœur d’une jeune fille. C’est lui que je déteste le plus. Je le hais tellement que, parfois, quand je le regarde, je peux à peine respirer. »
Il y a Cardan. Prince royal, cruel par tempérament, qui prend un plaisir évident à faire de Jude sa cible de prédilection. Sauf qu'à un moment, leurs destins s'entrelacent d'une façon qui tourne à l'avantage de Jude et elle ne se prive pas d'en jouer.
La romance reste longtemps secondaire. On a le temps de voir Jude exister pour elle-même (manipulatrice, survivante), son identité n'est jamais réduite à celle d'un intérêt amoureux.
Leur dynamique est d’autant plus efficace qu’aucun des deux n’est blanchi de ses fautes par un passé arrangeant. Dans beaucoup de romantasy, le personnage cruel finit par révéler qu'il avait de nobles raisons, ou qu'il était mal compris. Ici, non: Cardan est cruel parce qu'il le peut, point. Il s'adoucit, oui mais Holly Black ne rétropédale jamais sur ce qu'il a été. Et Jude n'est pas bien meilleure : froide, calculatrice, capable de trahir pour avancer. Ce sont deux personnages moralement ambigus qui se reconnaissent l'un dans l'autre, et c'est précisément ce qui rend leur histoire crédible.
« C’est toi, que j’aime, confesse-t-il. J’ai passé une grande partie de ma vie à préserver mon cœur. J’ai si bien réussi que je pouvais faire comme si je n’en avais pas. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un organe scabreux, abîmé et rongé par les vers. Mais il t’appartient. »
Cardan est aussi intéressant parce qu'il échappe au stéréotype du prince féerique omniscient et magnétique. Il est perceptif, intelligent….. mais aussi parfois franchement lamentable, ce qui le rend bien plus réel. On passe du temps à le voir comme un garçon ivrogne et irresponsable avant de voir les autres couches. Moi qui ne suis pas trop romance, j’ai trouvé que cette construction progressive évite l'écueil du love interest posé là comme décor ou trop obvious dès le début.
Ce qui reste après tout ça, c'est l'image de deux êtres abîmés qui se haïssent, se trahissent, s'allient, et finissent par trouver quelque chose qui ressemble à de la guérison sans que ni l'un ni l'autre n'ait eu à prétendre être quelqu'un de bien.
« Je suis horrifiée de le voir ressembler à ce point au roi de Terrafæ. Je suis horrifiée d’avoir le réflexe de mettre un genou à terre devant lui, d’avoir envie de le laisser poser sur ma tête sa main au doigt orné du sceau royal. Qu’est-ce qui m’a pris ? Pendant très longtemps, il était la personne en qui j’avais le moins confiance. À présent, je dois le soutenir, calquer ma volonté sur la sienne »
Holly Black construit un monde où la loyauté ne se donne jamais pour acquise, où l'amour et la haine cohabitent sans gêne, et où les personnages ont le droit d'être brillants, cruels et complexes, sans que l'un n'efface l'autre.
Extrait de La Reine sans Royaume
« – C’est toi, que j’aime, confesse-t-il. J’ai passé une grande partie de ma vie à préserver mon cœur. J’ai si bien réussi que je pouvais faire comme si je n’en avais pas. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un organe scabreux, abîmé et rongé par les vers. Mais il t’appartient. (…) J’imagine que tu t’en doutais, ajoute-t-il. Je tenais quand même à le préciser, au cas où. »
« Il se lève du trône.
– Viens donc t’asseoir. Sa voix n’est que danger. Des épines ont poussé sur les branches fleuries, si rapidement que les pétales sont à peine visibles.
– C’est ce que tu voulais, non ? demande-t-il. C’est bien pour ça que tu as tout sacrifié. Allons, viens. Tout est à toi. »