Les Nuits blanches de Fiodor Dostoïevski
Ma revue s'appuie sur la traduction d'André Markowicz aux éditions Babel. Je préfère vous prévenir : cette chronique contient des divulgâcheurs et parcourt le récit dans son intégralité. Si vous n'avez pas encore découvert Les Nuits blanches, mieux vaut revenir ici après votre lecture!!
« C’était une nuit de conte, ami lecteur, une de ces nuits qui ne peuvent guère survenir que dans notre jeunesse. »
C'est avec ces lignes que s'ouvre Les Nuits blanches, on nous annonce immédiatement l’ambiance mélancolique si douce qu’elle nous réconforte
Un rêveur dans la ville
Le narrateur de notre récit ici est un rêveur. Un homme qui vit davantage dans ses pensées que dans le monde réel, qui observe les autres exister sans parvenir lui-même à prendre pleinement part à cette vie. Dès les premières pages, on apprend que lors de ses promenades nocturnes, le narrateur ne parle pas aux gens… il parle aux maisons.
« Je connais même les maisons. Durant mes promenades, chacune semble courir au-devant de moi, elle me regarde de toutes ses fenêtres et me dit presque : "Bonjour, monsieur ; comment vous portez-vous ?" […] Vous comprenez ainsi, lecteur, de quelle façon je connais toute la ville de Pétersbourg. »
La maison est une projection de ceux qui l'habitent et lui, faute de savoir entrer en relation avec les habitants, entre en relation avec leurs façades. Il comble le manque avec de l'imaginaire. C'est une solitude à la fois auto-infligée et auto-entretenue
Saint-Pétersbourg devient elle-même un personnage, observée avec une précision presque affectueuse par ce narrateur si attentif au monde qui l'entoure et auquel il ne sait pas appartenir. Il y a quelque chose de suspendu dans cette ville, dans cette lumière étrange des nuits blanches, qui donne à tout le récit l'allure d'un rêve dont on sait déjà qu'il prendra fin… après tout, ce livre est franchement court.
La parenthèse Nastenka
Puis il rencontre Nastenka, au détour d'une rue, pendant ces fameuses nuits blanches. Et pendant quelques jours seulement, quelque chose s'ouvre : une parenthèse presque irréelle. Il la remarque d'abord en train de pleurer, puis chasse un homme qui la importune, et entre eux s'installe une conversation où le narrateur crée un espace où il peut enfin s'exprimer librement, confier ses pensées les plus profondes, dire qu'il est « un rêveur », qu'il a passé sa vie à regarder les autres vivre au lieu de vivre lui-même. Et Nastenka l'écoute. Ce simple fait, d’être écouté, suffit à faire naître en lui quelque chose qu'il prend pour de l'amour.
« Pourtant, comme la joie et le bonheur vous rendent beau ! comme le cœur bouillonne d'amour ! Il semble qu'on veuille épancher tout son cœur dans le cœur de l'autre, on veut que tout soit gai, riant. Et que cette joie est communicative. »
Elle lui avait pourtant dit dès le premier soir de ne pas tomber amoureux d'elle. C'était déjà trop tard.
Parce que Nastenka, elle, attend quelqu'un d'autre. Un locataire parti depuis un an, qui lui a laissé une promesse vague …et silence depuis.
« Écoutez-moi, ma bonne, ma douce Nastenka ! commença-t-il, lui aussi au bord des larmes. […] Je vous le jure, si, un jour, je suis en état de me marier, c'est vous, sans aucun doute, qui ferez mon bonheur. […] je pars à Moscou, et j'y resterai juste un an. Quand je reviendrai, si vous n'avez pas cessé de m'aimer, je vous le jure, nous serons heureux. »
Ce ne sont pas deux amoureux, ce sont deux personnes désespérément seules, justement c'est précisément ce qui les a attirés l'un vers l'autre. Mais leurs solitudes ne parlent pas la même langue. Nastenka, dix-sept ans, naïve et sincère, ne mesure pas les conséquences de cette amitié nocturne sur le cœur du narrateur. Lui, vingt-six ans, mais ayant vécu si longtemps en dehors du monde réel, n'a pas davantage la maturité de s'en protéger. Elle lui avait pourtant dit, dès le premier soir, de ne pas tomber amoureux d'elle. C'était déjà trop tard.
Le rêve et son réveil
Ce qui se joue entre eux n'est pas tout à fait de l'amour : on est plus devant une sorte de projection, un refuge, un désir habillé en sentiment. Leurs conversations nocturnes sont moins un échange authentique qu'une chambre d'écho à leurs désirs respectifs, et Nastenka finit par dire au narrateur « Si seulement vous étiez lui » …elle voit à travers lui sans vraiment le voir. Quand le locataire revient, Nastenka quitte le bras du narrateur sans hésiter. Et le lendemain matin, elle lui envoie une lettre l’informant qu’elle se marie dans une semaine. Le titre de ce chapitre n’est pas anodin: Matin, car… le narrateur se réveille, au sens littéral comme au sens figuré.
« Mes nuits s'achevèrent ce matin. Un jour sinistre. La pluie tombait, elle battait tristement mes carreaux ; il faisait sombre dans ma chambre ; gris dehors. J'avais mal à la tête, le vertige ; la fièvre me parcourait le corps. »
Et avec lui, la ville change de visage :
« Je ne sais pas pourquoi, il me sembla soudain que ma chambre avait vieilli, comme ma vieille servante. Les murs et le plancher avaient déteint ; tout s'était assombri ; les toiles d'araignée avaient encore grossi. […] il me sembla que l'immeuble d'en face, lui aussi, était tout vieux, s'était assombri à son tour. »
Les maisons qu'il connaissait si bien, ses seules amies, ont perdu leur couleur. La réalité reprend ses droits. Et pourtant, le narrateur ne se laisse pas aller à l'amertume. Il pardonne, voire plus que ça : il bénit (il est mieux que moi, j’aurais été un peu petty, mais bon…)
« Que je froisse ne fût-ce qu'une de ces tendres fleurs que tu tressas dans tes bouclettes brunes lorsque tu t'avanças avec lui vers l'autel… Jamais, jamais ! Que ton ciel reste clair, que ton joli sourire reste toujours aussi clair, aussi lumineux, sois donc bénie pour cette minute de bonheur et de béatitude que tu offris à un autre cœur solitaire et reconnaissant. »
La fin m'avait déjà surprise la première fois. Cette fois, en la connaissant, j'étais presque incrédule face à Nastenka …partagée entre la comprendre et lui en vouloir un peu (après tout je ne lisais pas une romance, je lisais le maître des relations sociales complexes). On est triste, évidemment, mais Dostoïevski ne fait pas dans la cruauté facile. Il montre simplement que certaines rencontres ne sont pas faites pour durer et que ça ne les rend pas moins réelles, ni moins nécessaires en soit. C'est sans doute ce qui m'a le plus touchée. Cette lecture m'a rendue nostalgique de certaines relations, pas nécessairement amoureuses, qui n'étaient que de passage dans ma vie. Comme le narrateur, elles m'ont parfois laissée avec un sentiment de vide une fois parties, mais elles ont aussi participé à quelque chose de précieux : un renouvellement de soi, une transformation qui continue de nous accompagner longtemps après leur disparition.
Certaines rencontres, même brèves, suffisent à transformer une existence entière. Ces quatre nuits n'ont pas donné au narrateur l'amour qu'il cherchait mais elles lui ont peut-être offert quelque chose de plus précieux : un passage vers le réel. Nastenka était son billet de sortie des illusions, lui était son réconfort dans la douleur. Après cela, il ne pourra plus tout à fait habiter ses rêves comme avant.
« Mon Dieu ! Une pleine minute de béatitude ! N'est-ce pas assez pour toute une vie d'homme ?… »