Les Nuits blanches de Fiodor Dostoïevski

Ma revue s'appuie sur la traduction d'André Markowicz aux éditions Babel. Je préfère vous prévenir : cette chronique contient des divulgâcheurs et parcourt le récit dans son intégralité. Si vous n'avez pas encore découvert Les Nuits blanches, mieux vaut revenir ici après votre lecture!!

« C’était une nuit de conte, ami lecteur, une de ces nuits qui ne peuvent guère survenir que dans notre jeunesse. »

C'est avec ces lignes que s'ouvre Les Nuits blanches, on nous annonce immédiatement l’ambiance du livre, dans lequel on va suivre un narrateur (dont le nom ne nous sera jamais révélé) nous racontant 5 nuits d’été et comment il les a vécu. On plonge ainsi dans le quotidien un peu simple, triste et seul d’un homme de 26 ans qui pour la première fois de sa vie entre en contact avec une femme…et en tombe amoureux.

Un rêveur dans la ville

Donc comme je disais, notre narrateur est un homme seul, mais par cette solitude il a appris à rêver. Il se qualifie lui-même comme un “rêveur”. On comprend rapidement qu’il vit davantage dans ses pensées que dans le monde réel, qu’il observe les autres exister sans parvenir lui-même à prendre pleinement part à cette vie. D’ailleurs, dès les premières pages, on apprend que lors de ses promenades nocturnes, il ne parle pas aux gens… il parle aux maisons.

« Je connais même les maisons. Durant mes promenades, chacune semble courir au-devant de moi, elle me regarde de toutes ses fenêtres et me dit presque : "Bonjour, monsieur ; comment vous portez-vous ?" […] Vous comprenez ainsi, lecteur, de quelle façon je connais toute la ville de Pétersbourg. »

Pour lui, elles sont la projection de ceux qui l'habitent et faute de savoir entrer en relation avec leurs habitants, il parle avec leurs façades, comblant son manque avec son imagination ..et surtout, entretenant sa propre solitude par la même. Mais par ce regard qu’il nous offre, ce qui interpelle c’est que Saint-Pétersbourg devient elle-même un personnage. Notre rêveur observe la ville avec une précision quasiment affectueuse, car il est plus attentif au monde qui l'entoure qu’une personne lambda (en tout cas que moi).

La parenthèse Nastenka

Mais un jour, il rencontre Nastenka. Au détour d'une rue, pendant ces fameuses nuits blanches, il aperçoit une jeune femme avec qui il va entrer en conversation et pendant quelques jours seulement, quelque chose s'ouvre : une parenthèse presque irréelle pour lui. Cette amitié naissante crée un espace où il peut enfin s'exprimer librement, confier ses pensées les plus profondes, confier enfin à quelqu’un qu'il est « un rêveur », qu'il a passé sa vie à regarder les autres vivre au lieu de vivre lui-même. Et Nastenka l'écoute, mais ce simple fait, d’être enfin écouté, suffit à faire naître en lui quelque chose qu'il prend pour de l'amour.

« Pourtant, comme la joie et le bonheur vous rendent beau ! comme le cœur bouillonne d'amour ! Il semble qu'on veuille épancher tout son cœur dans le cœur de l'autre, on veut que tout soit gai, riant. Et que cette joie est communicative. »

Elle lui avait pourtant dit dès le premier soir de ne pas tomber amoureux d'elle...

Parce que Nastenka, elle, aime quelqu'un d'autre. Un homme, parti depuis un an, qui lui a laissé une promesse vague de revenir l’épouser…et silence depuis.

« Écoutez-moi, ma bonne, ma douce Nastenka ! commença-t-il, lui aussi au bord des larmes. […] Je vous le jure, si, un jour, je suis en état de me marier, c'est vous, sans aucun doute, qui ferez mon bonheur. […] je pars à Moscou, et j'y resterai juste un an. Quand je reviendrai, si vous n'avez pas cessé de m'aimer, je vous le jure, nous serons heureux. »

Et ainsi on comprend l’affection qui nait entre notre narrateur et cette jeune fille: ce ne sont pas deux amoureux, ce sont deux personnes désespérément seules. Pourtant, à l’évidence, leurs solitudes ne parlent pas la même langue: Nastenka, a 17 ans, elle est naïve et sincère et ne mesure pas les conséquences de cette amitié sur le cœur du narrateur. Lui, ayant vécu si longtemps en dehors du monde “réel”, n'a pas davantage la maturité de se protéger, il tombe éperdument amoureux de sa nouvelle, et seule, amie.

Le rêve et son réveil

Enfin, je pense que ce qui se joue entre eux n'est pas tout à fait de l'amour : on est plus devant une sorte de projection, un désir habillé en sentiment. Leurs conversations nocturnes sont une sorte de chambre d'écho à leurs désirs respectifs, et Nastenka finit par dire au narrateur « Si seulement vous étiez lui » …elle voit à travers lui sans vraiment le voir. Car même si au fur et à mesure, elle pense commencer à l’aimer, à se prendre d’affection pour lui, quand le locataire revient, Nastenka quitte le bras du narrateur sans hésiter. Et le lendemain matin, dans un chapitre qui s’intitule “Matin”, elle lui envoie une lettre l’informant qu’elle se marie dans une semaine (pas très amour profond tout cela). Et le titre de ce chapitre n’est pas anodin.. car… le narrateur se réveille, au sens littéral comme au sens figuré. La parenthèse enchantée prend fin.

« Mes nuits s'achevèrent ce matin. Un jour sinistre. La pluie tombait, elle battait tristement mes carreaux ; il faisait sombre dans ma chambre ; gris dehors. J'avais mal à la tête, le vertige ; la fièvre me parcourait le corps. »

Et avec lui, la ville change de visage :

« Je ne sais pas pourquoi, il me sembla soudain que ma chambre avait vieilli, comme ma vieille servante. Les murs et le plancher avaient déteint ; tout s'était assombri ; les toiles d'araignée avaient encore grossi. […] il me sembla que l'immeuble d'en face, lui aussi, était tout vieux, s'était assombri à son tour. »

Les maisons qu'il connaissait si bien, ses seules amies, ont perdu leur couleur. La réalité reprend ses droits, pourtant, le narrateur ne se laisse pas aller à l'amertume. Il pardonne, voire plus que ça : il bénit (il est mieux que moi, j’aurais été un peu petty, mais bon…)

« Que je froisse ne fût-ce qu'une de ces tendres fleurs que tu tressas dans tes bouclettes brunes lorsque tu t'avanças avec lui vers l'autel… Jamais, jamais ! Que ton ciel reste clair, que ton joli sourire reste toujours aussi clair, aussi lumineux, sois donc bénie pour cette minute de bonheur et de béatitude que tu offris à un autre cœur solitaire et reconnaissant. »

J’avais déjà lu une première fois ce livre, et la fin m'avait déjà surprise la première fois. Cette fois, en la connaissant, j'étais presque incrédule face à Nastenka …partagée entre la comprendre et lui en vouloir un peu (mais bon je ne lisais pas une romance, ils ne vécurent pas heureux jusqu'à la fin des temps). On est triste, évidemment, mais on comprend que Dostoyevsky nous montre en fait que certaines rencontres ne sont pas faites pour durer, mais que pour autant, ca ne les rend pas moins réelles, ni moins nécessaires en soit. C'est sans doute ce qui m'a le plus touchée, et ça m’a rendue nostalgique de certaines relations, pas nécessairement amoureuses, qui n'étaient que de passage dans ma vie. Chaque rencontre, aussi éphémère qu’elle soit, est un renouvellement de soi et certaines rencontres, même brèves, suffisent à transformer toute notre vie, notre perception du monde, de nous-mêmes.

Alors certes, ces quatre nuits n'ont pas donné au narrateur l'amour qu'il cherchait mais elles lui ont peut-être offert quelque chose de plus précieux : un passage vers le réel. Nastenka était son billet de sortie des illusions, tandis que lui était son réconfort dans la douleur. Après cela, il ne continuera pas comme avant, elle lui a ouvert les yeux. 

« Mon Dieu ! Une pleine minute de béatitude ! N'est-ce pas assez pour toute une vie d'homme ?… »

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