Mille Soleils Splendides de Khaled Hosseini
On a tous déjà lu un livre qui ne se termine pas vraiment : on y pense régulièrement, il s’installe quelque part entre cage thoracique et notre conscience et refuse d'en partir. Mille Soleils Splendides de Khaled Hosseini en fait partie pour moi. Je l'ai fini un mardi soir et j'ai passé le mercredi complètement ailleurs, encore mentalement avec Mariam et Laila,, encore en choc complet, en deuil sentimental. Et je n'ai pas arrêté d'en parler depuis (demandez à mes amis).
Bon déjà, de quoi ça parle ?
Publié en 2007, le roman suit deux femmes afghanes dont les destins vont se croiser de façon inattendue. Mariam, d'abord. Née dans les années 1960 comme fille illégitime d'un riche marchand, elle est introduite dès les premières lignes à travers un souvenir fondateur : « Mariam avait cinq ans lorsqu'elle entendit le mot harami pour la première fois», un mot qui se traduit comme « bâtarde ». Ce choix d'ouverture dit tout : ce roman parle en partie d'identité, de honte et de stigmate social.
Puis arrive Laila, d'une génération plus jeune, élevée avec des livres, des ambitions, et un père qui croyait que les filles méritaient une éducation.
La guerre, les circonstances, et un mariage brutal vont forcer leurs vies à se rejoindre d'une façon qu'aucune des deux n'aurait pu anticiper. Ce qui commence comme une tension entre elles devient lentement l'une des relations les plus bouleversantes que j'aie lues depuis longtemps.
Le roman couvre environ trois décennies d'histoire afghane : l'invasion soviétique, la guerre civile, le régime taliban, et l'après-2001. Hosseini cartographie chaque bouleversement politique à travers les corps, les choix et les silences de ses personnages.
Une architecture politique sous la tragédie personnelle
C'est un roman rigoureusement politique. Hosseini documente les systèmes d'oppression dans la chambre à coucher, la cuisine, le coin de rue où une femme doit décider si elle lève les yeux ou les garde baissés.
L'Afghanistan des talibans nous est raconté comme un son précis : le coup à la porte, la nouvelle règle sur les chaussures, le mari qui détient désormais l'autorité légale sur le fait que sa femme reçoive ou non des soins médicaux. Parfois en lisant dans des journaux ou regardant des documentaires on a tendance à oublier que derrière ces “news” il y a des humains, des victimes.
Et paradoxalement je trouve qu’il existe une tentation, quand on écrit sur des femmes vivant sous des régimes oppressifs, de les transformer en allégories. De faire de leur souffrance un symbole ou de leur histoire un argument. Or, Mariam et Laila ne représentent rien d'autre qu'elles-mêmes.
Mariam est têtue, maladroite dans ses affections, capable de rancœur et de tendresse dans la même page. Laila est brillante et impulsive, avec cette façon qu'ont les gens intelligents de parfois surestimer ce qu'ils peuvent contrôler. Ce sont des personnes contradictoires et vivantes et c'est précisément pour ça que ce qui leur arrive vous atteint là où ça fait mal, plutôt que de rester dans une sorte de catégorie « tragédie étrangère ».
Citations marquantes
« Ouvre tes oreilles en grand et retiens bien la leçon : de même que l'aiguille d'une boussole indique le nord, un homme qui cherche un coupable montrera toujours une femme du doigt. Toujours. Ne l'oublie jamais, Mariam. »
« Je sais que tu es encore jeune, disait-il, mais je veux que tu comprennes une chose dès maintenant : le mariage peut attendre. Pas l'éducation. Tu es une fille très, très intelligente. Vraiment. Tu pourras faire ce que tu veux plus tard, Laila. Je le sais. Et je sais aussi que lorsque cette guerre sera terminée l'Afghanistan aura besoin de toi autant que de ses hommes, et peut-être même davantage. Parce qu'une société n'a aucune chance de prospérer si ses femmes ne sont pas instruites, Laila. Aucune chance. »
« Laisse-moi te dire une chose : le cœur d'un homme n'est jamais beau à voir, Mariam. Ce n'est pas comme le ventre d'une femme. Il ne saigne pas, il ne s'élargit pas pour te faire de la place. »
« Regagnant son bureau, Laila songe au jeu des prénoms auquel elle s'est livrée hier soir avec Tariq, Zalmai et Aziza (...) Mais le jeu ne concerne que des noms de garçons. Parce que si c'est une fille, Laila sait déjà comment elle s'appellera. »
Est-ce que vous devriez le lire?
Ca je vous laisse répondre vous-même. Mais si vous voulez mon avis : vous l'avez déjà hein relisez la revue
Mille Soleils Splendides est à la fois un page-turner, une histoire d'amour, un document politique et une réussite littéraire. Il vous fera penser à l'histoire afghane avec plus de texture et d'humanité que la plupart des journaux n'y parviennent et il vous fera réfléchir à la façon dont les femmes sont rendues invisibles, structurellement, pas seulement à Kaboul mais partout, y compris dans les endroits où l'on se croit plutôt éclairés.
C’est une lecture assez inconfortable, surtout qu’on s’attache à deux femmes qui n'ont existé que dans l'imagination d'Hosseini (et la mienne maintenant).