Never Let Me Go de Kazuo Ishiguro
« Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart des gens existent, c'est tout. » Oscar Wilde
Déjà de quoi ça parle ?
Never Let Me Go suit trois protagonistes à travers le regard de Kathy, qui raconte ses souvenirs d'enfance et d'adolescence à Hailsham, une école pour le moins… particulière. Dès les premières pages, quelque chose cloche : les professeurs s'appellent des « gardiens », la santé physique des élèves est surveillée de près, et une règle tacite interdit de nuire à son propre corps. J'avais plein d'hypothèses sur où l'histoire allait aller mais aucune n'était la bonne (pour une fois!). C’est aux alentours de la page 80 qu’on apprend enfin ce qui se passe : Kathy et ses camarades sont des clones, élevés pour donner leurs organes à des humains dits « normaux ». Ils mourront jeunes, don après don, chaque prélèvement étant pudiquement appelé un « accomplissement ». Et là, j'ai mis un moment à vraiment percuter. Parce qu'entre-temps, Ishiguro avait fait quelque chose de retors : il avait rendu ces personnages tellement humains dans leurs émotions, leurs amitiés, leurs maladresses amoureuses, que j'avais complètement oublié de les percevoir comme autre “chose”
Qu'est-ce qui nous rend humain, au fond ?
Et là ça devient inconfortable de façon très personnelle. Comme l'écrit Daniel Vorhaus, « il est difficile pour le lecteur de percevoir ses protagonistes autrement que comme des personnes remarquablement ordinaires ». C'est exactement le piège et le point d’Ishiguro.
Kathy, Tommy et Ruth rêvent, souffrent, s'aiment. Ils font des blagues. Ils s'en veulent. Ils espèrent.
« Pourquoi fallait-il prouver une chose pareille, Miss Emily ? Est-ce que quelqu'un pensait que nous n'avions pas d'âme ? »
En face d'eux, les « vrais humains » du roman sont les figures les plus froides du livre (à mon sens): ceux qui s'approprient la vie des clones pour prolonger la leur, sans jamais vraiment les regarder en face. Ishiguro retourne complètement la question de l'humanité et ça fait mal, parce qu'on ne peut pas s'empêcher de se demander de quel côté on serait, nous.
« Vos vies sont toutes tracées. Vous deviendrez adultes, puis avant d'être vieux, avant même d'être d'âge moyen, vous commencerez à donner vos organes vitaux. »
Miss Lucy ici leur retire leurs espoirs, leurs rêves en une phrase. Elle leur révèle l’extrême “inutilité” de se projeter et de vouloir grandir, partir vivre sa vie puisque ca ne sera jamais leur cas.
Justifier son humanité
À Hailsham, une importance démesurée est accordée à la créativité : dessin, poésie, écriture. Les gardiens collectionnent les meilleures œuvres des élèves dans ce qu'on appelle la « Galerie ». L’art était censé prouver que les clones ont une âme, que derrière ces corps destinés à être prélevés, il y avait quelque chose d'irréductiblement humain.
Au final, c’est une question miroir pour nous aussi : est-ce qu'on a besoin de prouver notre humanité ? Et à qui ?
En tout cas, quand on voit comment les conflits dans le monde déshumanisent les civils et l’humanité au nom de choses soit-disant plus grandes (de la terre, des ressources naturelles) on peut se poser la question: quand est-ce qu’on sera assez humain aux yeux d’un ennemi pour être considéré comme autre chose qu’une cible?
Pour les clones, la créativité n'était pas une liberté, c'était une plaidoirie. Une tentative désespérée d'exister aux yeux de ceux qui avaient déjà décidé de leur sort. Tommy, qui peinait avec l'art, vivait ça comme un échec existentiel. Comme si ne pas savoir dessiner revenait à ne pas mériter de vivre.
Et ça, ça m'a vraiment retournée.
Pourquoi ils n'essayent pas de fuir????
C'est la question qui me revenait bêtement le plus souvent quand je lisais, et je pense qu'Ishiguro y répond sans jamais la poser directement : parce que nous non plus, on ne fuit pas. On sait tous qu'on va mourir. On ne se réveille pas chaque matin en mode « OMG aujourd'hui pourrait être le dernier ». Et pourtant on vit avec cette réalité quelque part en fond, et on continue quand même : on se lève, on va au travail, on a des loisirs, des passions, on fait des projets, on s’engage dans des relations et des amitiés et et et.
Les clones font exactement la même chose. Ils prennent soin de leur corps, pas par instinct de survie, mais parce qu'ils comprennent leur place dans quelque chose de plus grand qu'eux. Leur acceptation n'est pas de la résignation : c'est une forme de dignité. Ce qui m'a le plus touchée, c'est que Kathy raconte tout ça sur le ton des mémoires. Elle fait un bilan de sa vie, elle nous parle comme une personne âgée qui sait qu’elle partira bientôt. Mais…elle n’a que vingt-quelques années. Et moi qui ai 24 ans (et qui grandis, pas au sens littéral, je fais 1m58), je me retrouve de plus en plus consciente du passage du temps, des choses que je veux vivre, des expériences que je ne veux pas rater. Kathy a mis des mots sur quelque chose que je ressentais confusément.
N.B : il y a un détail qui m'a un peu surpris : Hailsham semble être une exception. À un moment, Kathy s'occupe d'un autre donneur qui veut tout savoir de son enfance à elle, mais refuse de parler de la sienne. Or on comprend que la plupart des clones ont vraisemblablement grandi dans des conditions bien moins dignes. Hailsham, avec son accent sur l'art et le développement émotionnel, était une tentative rare (peut-être même une expérience) de traiter ces enfants comme des êtres humains à part entière.
Ce que j'en garde
Ce roman m'a lancée dans un débat philosophique avec moi-même dont je ne suis pas tout à fait sortie (pourquoi apprendre l'espagnol si on va mourir un jour — Duolingo ne m'a pas répondu à ça hein). Plus sérieusement : Kathy m'a rappelé que la liberté que j'ai. Celle de choisir, de consentir, de décider de ma vie; pour elle, ce n'est pas une évidence. Kathy et ses amis ne pouvaient décider ni du but de leur vie, ni de la façon de passer les années qu'ils avaient. Or, ça s'accompagne d'une responsabilité que je devrais porter avec un peu plus d'intention.
Sources : Ishiguro, K., Shaffer, B. W., & Wong, C. F. (2008). Conversations with Kazuo Ishiguro. / Vorhaus, D. (2007). Review of Never Let Me Go. The American Journal of Bioethics, 7(2), 99–100.