Babel or the Necessity of Violence de RF. Kuang

Oderint dum metuant

Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent »)

La réputation de Babel était telle que ce livre avait tout pour décevoir : enflammant la toile de Booktube à BookTok, lire enfin la fameuse bête a été pour moi une sorte de vérification. Alors entrons ensemble dans l’univers de Babel, best-seller international de la fameuse R.F. Kuang.

Le thème central, comme son titre nous laissait prévoir, c’est le langage qui est ici exploré dans son rapport aux enjeux de pouvoir.

R.F. Kuang nous emmène dans la fameuse université d’Oxford dans les années 1830… à un détail près : ici, la traduction alimente une industrie magique. On l'appelle le travail de l'argent: ce sont des barres gravées de mots dans deux langues différentes capturant ce qui se perd dans la traduction. Elles transforment cette perte en énergie réelle, tangible, comme l’explique le livre, l'étymologie rendue cinétique. C'est l'une des idées les plus originales que j'aie rencontrées depuis longtemps, et elle porte tout le roman à mon sens!!

On entre dans ce monde par les yeux de Robin Swift, jeune garçon chinois dont toute la famille a péri à Canton. Recueilli par l'énigmatique professeur Lovell, il est arraché à son deuil et emmené en Angleterre, où l'attend une éducation plus que rigoureuse (ma prépa à côté c’était rien du tout) : langues classiques, traduction, tout ça pour intégrer Oxford, ou plus précisément son mythique Institut Royal de Traduction : le fameux Babel.

Babel, est tout ce dont Robin rêvait (magnifique, séduisante, intéressante) mais… entièrement construite sur l'exploitation de peuples et cultures étrangères: sur les colonies de l’empire britannique.

“This was what he wanted: a smooth, even path to a future with no surprises.

The only obstacle, of course, was his conscience”

Le cœur du roman

Il comprend peu à peu que son éducation et même son identité ne sont que des instruments au service de l'Empire britannique : une machine coloniale qui pille les peuples et leurs cultures au nom de leur propre “civilisation” et des lettres.

De là naît la question centrale du roman, celle à laquelle tout le reste se suspend : peut-on changer une institution de l'intérieur, ou faut-il accepter de tout perdre pour qu'elle s'effondre ? Servir Babel, c'est trahir son pays, sa langue, son peuple. Mais…s'y opposer, c'est renoncer à tout ce que Robin est devenu, à tout ce qu’il aime (son éducation, son confort, ses amis)

Le cadre intellectuel est formidable certes, mais le racisme systémique et intériorisé, la misogynie est évidemment tissée dans la société britannique du XIXe siècle, l'élitisme de classe omniprésent. L'argument central du roman (CÀD que le langage façonne les sociétés et que celui qui le maîtrise détient le pouvoir) résonne d'autant plus fort quand on a, comme moi, étudié la langue et la culture. Kuang livre ici, plutôt explicitement un message très politique, sous forme de fantaisie historique.

Est-ce que j’ai aimé? 

Pendant le roman, Robin s’entoure d’amis comme Ramy, Victoire et Letty (quatre étrangers réunis par les circonstances, liés comme des amis de facs le sont tjr) et ils constituent le cœur battant du livre. 

« Ramy, Victoire, and Letty — they became the colours of Robin’s life, the only regular contact he had with the world outside his coursework »

Kuang capture à la fois la solidarité qui les unit et les disparités dues à leurs différences. Leur lien m'a semblé riche, vrai, et j'aurais voulu passer bien plus de temps au sein de leur groupe, dans ce temps paisible qu’ont été leurs premières années ensemble.

Globalement j’ai aimé plonger dans cet univers, pour autant, malgré toutes les qualités du livre, il y a des choses qui ont moins bien fonctionné, à mon sens. 

Déjà, le rythme est inégal. L'ouverture prend son temps, ce qui se justifie, jusqu'à un certain point, mais Kuang a tendance à se répéter, à ré-expliquer ce que le lecteur a déjà compris, comme si elle doutait de notre capacité à suivre. C'est d'autant plus frustrant que la fin du roman quant à elle, est super précipitée. C’est presque bâclée, or c’est franchement une erreur, parce que la question que soulève le sous-titre du livre (The Necessity of Violence) est l'une des plus importantes et des plus nécessaires qu’elle a posé. De fait, elle méritait davantage que ces quelques dernières pages…

Attention spoilers à partir d’ici puisque je donne mon avis en appuyant avec des exemples

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Attention spoilers à partir d’ici puisque je donne mon avis en appuyant avec des exemples 〰️

De plus, les antagonistes du livre souffrent d’un manque de complexité. Lovell et Playfair sont trop maléfiques pour être vraiment …effrayants. Ils fonctionnent comme des symboles de l'impérialisme, ce qui se comprend, mais un peu de complexité morale aurait rendu leurs rôles bien plus troublants et réalistes. Lovell n’est ici qu’un père cruel et je pense que le personnage aurait gagné en puissance s’il avait été plus nuancé, révélant qu’un père aimant peut aussi se montrer …si…destructeur ? Le déchirement aurait été d’autant plus fort s’il avait porté cette ambiguïté.

Enfin, plusieurs relations que je voulais voir explorées restent frustramment superficielles. Robin et Griffin étaient frères, et ce lien n'est jamais vraiment approfondi (tiens si on donnait un frère à Robin et après plus rien). Ou encore la rupture entre Robin et Ramy autour de la Société Hermès manque de quelque chose.. genre de rage ou deuil?? Et la dynamique entre Robin et Mme Piper est à peine esquissée, puis abandonnée, une occasion manquée, parce qu'il y avait là quelque chose qui valait la peine d'être creusé. Pareil pour la trahison de Letty, je trouve qu'elle manquait d’approfondissement, de réaction de leur part, c’était quand même un hyper gros choc, et pourtant...

« That they were, in the end, only vessels for the languages they spoke »

Verdict?

Je me suis attachée à Robin et à ses amis, à leur monde, aux enjeux du roman. Ça m'a tenue jusqu'au bout raison pourquoi je pense que Babel est un bon livre: il est audacieux et ambitieux. Malgré ça, ce n'est pas le chef-d'œuvre absolu et incontestable de dark academia qu'on m'avait promis. En tant qu’introduction aux liens entre colonialisme, langage et pouvoir, surtout pour un jeune lectorat, il remplit pleinement son rôle. Il aborde ces enjeux avec une clarté qui confine parfois à l’insistance, tellement le propos se veut explicite et qu’on nous rabâche le même message…et la fin m’a laissé sur ma faim…

Je conseille donc cette lecture, mais voilà comme ça vous savez les quelques réserves que j’ai.

« Tell them what we did. Make them remember us. »
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