Thirst for Salt de Madelaine Lucas
« There must be people out there who are not drawn to the shadow of what could have been, who feel no pull toward the other lives they could be living, but I certainly have never been one of them. »
Une narratrice ayant la trentaine nous parle de son passé et des souvenirs qui surgissent avec une simple photo sur laquelle elle tombe par hasard dans le journal. C'est ainsi que commence Thirst for Salt.
À vingt-quatre ans, elle avait laissé derrière elle les marges de son ancienne vie pour s'installer dans une petite ville balnéaire d'Australie, où elle avait vécu une relation intense avec Jude, un homme presque deux fois plus âgé qu'elle. Leur lien était tendre, charnel, doucement envahissant, façonné autant par ce qui se disait que par ce qui se taisait entre eux. Le roman alterne entre ces deux temporalités : les étés au bord de la mer tels qu'elle les a vécus, et la femme qu'elle est devenue depuis, qui cherche à comprendre comment cette histoire a continué de travailler en elle si longtemps après s'être terminée.
Ce qui donne au roman sa profondeur, ce n'est pas une rupture spectaculaire ni une grande déclaration. C'est l'accumulation de petits choix, de silences, qui ont façonné la relation de notre narratrice avec les gens autour d’elle. L’amour n’y est ni une évidence ni une blessure clairement définie : c’est une force diffuse qui transforme les gens de manière indirecte, souvent sans qu’ils en aient pleinement conscience au moment même, et au long du récit on voit les personnages essaient, ratent, se rapprochent puis se s’éloignent. Et c'est précisément ça qui m'a touchée, tout était vraiment très humain.
Au fond, c'est un roman sur la trace que laisse l'intimité, sur la manière dont une relation peut s'achever sans vraiment disparaître, et continuer à vivre autrement, en nous : dans la mémoire, dans le désir, dans la personne qu'on devient ensuite. C'est un roman pour les nostalgiques comme moi, celles qui fouillent leurs souvenirs et s'attardent dans le passé un peu plus longtemps qu'elles ne le devraient.
« You’re hung up on the past, my mother said to me earlier tonight.
Why carry all that around with you? »
Ce qui frappe d'emblée, c'est la justesse avec laquelle Madelaine Lucas écrit le corps comme lieu de mémoire. Le passé ne vit pas seulement dans notre tête, notre mémoire: il s'installe dans la peau, dans les réactions, dans les angoisses. Le corps garde en lui le toucher, le désir, les tensions longtemps après que la relation a pris fin. Ce n'est pas un hasard si le roman s'ouvre sur la narratrice qui regarde une photo avant de plonger dans ses souvenirs : la mémoire ne se convoque pas, elle tend une embuscade qu’on a pas demandée.
Lucas décrit avec finesse l'angoisse de tomber amoureuse pour la première fois, ce mélange de désir, d'incertitude et de peur de perdre ce qu'on ne comprend pas encore tout à fait. L'écart de dix-huit ans entre la narratrice et Jude est utilisé pour explorer la quête de sécurité, le désir d'identité. La narratrice elle-même l'avoue sans détour : "I needed guidance, I told him, structure." Ce qu'elle cherche en Jude, ce n'est pas seulement un homme, c'est un ancrage. Elle avait besoin de cette relation à ce moment précis de sa vie
« So sure, in these moments, that if he ever tried to leave me, I wouldn’t let him. Undignified, the scene I’d make. Not too proud to beg. »
Mais Thirst for Salt est aussi, en creux, un roman sur la transmission et sur ce qu'on hérite sans le choisir. La narratrice est l'aînée d'une famille compliquée : celle qui maintient l'équilibre, absorbe l'atmosphère émotionnelle du foyer, transforme le chaos en quelque chose de vivable. Elle a grandi plus vite qu'elle n'aurait dû, et ce poids affleure dans sa façon d'aimer à l'âge adulte (avec prudence, avec intensité, toujours un peu sur ses gardes).
"I think now that this is something that happens in small families — roles get confused, relationships do double duty. So a daughter might play the part of an overprotective parent, or a mother might rely on the daughter like a partner. Mother as runaway child, daughter as mother, daughter as husband."
Sa mère n'est pas vilifiée, juste imparfaite et la narratrice ne rejette pas ce modèle maternel : elle le reproduit, négocie avec lui, tente de le corriger dans sa propre vie sans réaliser qu'elle rejoue de vieux schémas. Beaucoup de filles se reconnaîtront dans cet héritage-là : le réflexe de gérer plutôt qu'exiger, la conviction que l'amour est quelque chose qu'on tient à deux mains pour qu'il ne s'effondre pas. Le roman ne le formule jamais explicitement, mais c'est partout en creux : dans ce besoin de sécurité, dans la façon dont le désir se mêle au soin de l'autre, dans ce manque d'un amour qui ne demanderait pas une vigilance constante. Et c'est sans doute ce qui rend l'attachement de la narratrice à Jude si crédible : ce n'est pas seulement de la passion, c'est une forme de refuge. Madeleine Lucas elle même dit : « Thirst for Salt est aussi un roman sur le fait de devenir femme. Mes personnages ne s'y prennent pas toujours bien — mais il m'était essentiel qu'aucun d'eux ne soit simplement bon ou mauvais. Ils cherchent à s'aimer, souvent à tâtons, et font des erreurs. Ce qui me touche profondément, c'est la façon dont les gens se blessent mutuellement même avec les meilleures intentions — c'est là, je crois, que réside quelque chose de véritablement humain. »
« Although maybe this, too, was the natural way of things. From child to mother to child again. For the first time, I felt a need to establish a life outside her purview, a life that was mine alone »
Enfin, il y a quelque chose de très juste sur la brutalité de grandir dans ce roman, surtout quand on ressent tout avec intensité, quand on est sincère, émotif, et que le monde ne devient pas plus doux pour autant. La narratrice éprouve les choses pleinement, sans cette distance protectrice qui atténue les chocs. Ce type de sensibilité rend l’amour immense, mais il rend aussi les déceptions plus difficiles, parce que tout est vécu pleinement.
J’aime beaucoup la manière dont le récit capte ce manque qui accompagne l'entrée dans l'âge adulte : ce besoin très fort de compter pour quelqu'un, d'être choisie, de laisser une trace. Il y a beaucoup de tendresse dans la façon dont la narratrice regarde sa version plus jeune : pas naïve, mais encore à vif, encore exposée.
« People acted selfishly, betrayed and abandoned one another—that was common. I’d never done anything truly bad or transgressive, but I worried this was not because of a strong moral foundation or sense of virtue. I was no better than anyone else, I feared. It was not that I lacked those kinds of desires, but I was afraid that if I acted on them, they would undo me. In a world without boundaries, I could lose myself »
Bref, j’ai adoré ce roman, et je le conseille vraiment il est doux et simple à lire, une vraie petite lecture de fin de soirée en été.
Mes citations préférées:
« I was looking out at the horizon. At a certain time down south, sea and sky seem to merge, to kiss. Mirroring each other, like lovers do. Above and below, one expanse of silver blue. I’d never known that kind of love—where all boundaries disappeared. »
« I was surprised by the realization that even if he was not reliable in the way that I’d imagined, I did not desire him any less. I could see for the first time how it might feel good to make mistakes with someone, sway together, embrace the drift. And maybe I sensed it, wanted it then. The ways we might either break each other in or burn each other up. »
« I looked around for my mother, but she had remained on the other side of the cliff’s rise, where I could no longer see her. Brief swell of panic—a childhood feeling—at my mother moving out of sight. As though, if I took my eyes off her, she would disappear. »
« But then I remembered all those years between us, a gap wide enough to fall into. Eighteen years—a whole adolescence, a coming of age.
It’s really true for me, I insisted. I wish you could fall in love for the first time again. Or that you’d never loved anybody else before me and neither had I.
He laughed and said, Oh, trust me. I was a pretty shitty boyfriend. And anyway, every time is like the first time. That’s the beauty of love. Love erases. »
« It would also be true to say that I never learned how to make a clean break. I have no memory of the words my parents used to explain their separation to me—if they tried to explain it at all. Maybe, like me, they stood mute in the face of loss, were rendered inarticulate by it. Whenever in my life it has come time to have those conversations with someone, I have felt that I lacked the right language. I didn’t know what I was supposed to say. »
« This is only one thing that will happen to you, she said to me in the car, as we passed by the bridal shops and motorcycle dealerships that lined the old gritty freeway that would lead us away from the city, back to her house. One thing, out of so many things. »
« What continues to surprise me, and what I still don’t understand, is not the reasons that love ends but the way that it endures. »
« There’s no shame in coming home—how many times has my mother said that to me over the years? I agreed with her, but after I left Sailors Beach, it was not clear where that was, if it could be anywhere at all. I thought that if no place could ever house everyone I loved, whatever home I hoped to make could only be shaped by absence. It didn’t occur to me that perhaps a home is never a fixed or stable thing but something that can be carried with you and remade. »
L'auteure elle-même décrit son roman ainsi :
« Quand on me demande de quoi parle Thirst for Salt, je réponds souvent, simplement, que c'est une histoire d'amour. Parce que je crois que les histoires d'amour, comme les chansons d'amour, peuvent être les réceptacles de nos désirs existentiels les plus profonds. Elles nous parlent de désir, de solitude, de mémoire, de deuil — de ce que c'est que d'être vivant et de vouloir. »
« Thirst for Salt est aussi un roman sur le fait de devenir femme. Mes personnages ne s'y prennent pas toujours bien — mais il m'était essentiel qu'aucun d'eux ne soit simplement bon ou mauvais. Ils cherchent à s'aimer, souvent à tâtons, et font des erreurs. Ce qui me touche profondément, c'est la façon dont les gens se blessent mutuellement même avec les meilleures intentions — c'est là, je crois, que réside quelque chose de véritablement humain. »
(Original Version)
“When I’m asked to describe what Thirst for Salt is about, I often say simply that it’s a love story because I believe that love stories, like love songs, can act as vessels for our deeper existential longings. They speak to us about desire, loneliness, memory, grief—about what it means to be alive and wanting. So, the songs on this playlist are love songs. For me, they evoke the emotional weather of the novel the same way a song can recall a long-ago love in an instant, and make you feel it all over again.”
“Thirst for Salt is also a story of coming into womanhood, and at twenty-four, my narrator finds herself looking for models for what kind of woman to be in her relationships with her mother, her housemate Bonnie, and Jude’s friend Maeve. Jude is also bound up with his particular idea of what it means to be a good man. They don’t always get it right, but it was important to me that none of the characters be simply good or bad. They try to love each other but are often misguided and make mistakes—to me, the ways that people hurt each other even when their intentions are good is much more poignant, and human. This song recognizes that there are all sorts of ways that love can make it difficult for us to be the people we want to be. I think that’s why it’s almost too heartbreaking to listen to.”
Madelaine Lucas’s Playlist for Her Novel “Thirst For Salt” – Largehearted Boy. (2023, 7 mars)