Thirst for Salt de Madelaine Lucas
« There must be people out there who are not drawn to the shadow of what could have been, who feel no pull toward the other lives they could be living, but I certainly have never been one of them. »
Comment les personnes qui croisent notre chemin tout au long de notre vie, entrent et sortent, nous accompagnent ou nous quittent, nous changent ? De quelle manière cela nous impacte à vie ?
Voilà je trouve une belle question qui est abordée largement dans ce livre de Madeleine Lucas. Alors voici ce que j’en ai pensé, car c’est une lecture peu connue et même pas encore traduite en francais, mais si vous êtes du genre nostalgique comme moi, que vous vous attardez dans le passé un peu plus longtemps que ce qu’il faudrait, franchement lisez-le.
On se fait emporter par l’ambiance du bord de mer, du premier amour et de ce que sont les premières années “adultes” au début de notre vingtaine.
Concrètement, on suit une narratrice, aujourd'hui trentenaire, replongeant dans ses souvenirs après être tombée par hasard sur une photo de son ex dans le journal. Cette photo suffit à faire remonter des souvenirs de sa vingtaine, et surtout de cette histoire d'amour qui l'a vrm marquée, son premier amour.
À la fin de ses études, perdue quant à la suite de sa vie, elle avait tout quitté pour s'installer dans une petite ville balnéaire d'Australie et vivre avec Jude, un homme presque deux fois plus âgé qu'elle dont elle était tombée follement amoureuse. Entre eux, tout était intense : la tendresse, le désir, leur manière de s'aimer.
Le roman alterne entre ces deux temporalités: d'un côté, les étés passés au bord de la mer avec sa mère, les débuts de cette relation, la femme qu'elle était à ce moment-là, à peine adulte. De l'autre, celle qu'elle est devenue aujourd'hui, qui regarde cette histoire avec le recul des années et essaie de comprendre pourquoi elle continue encore à vivre en elle, si lgt après leur rupture.
Ne vous attendez pas à quelque chose d'idéal ou même de tragique, car elle nous montre plutôt comment une relation peut nous transformer de manière presque invisible. Comment les personnes que nous fréquentons laissent des traces en nous?
J’ai beaucoup aimé le rythme lent du roman, et les personnages, qui avancent comme on le fait dans la vraie vie : ils se cherchent, se manquent, se retrouvent parfois, s'éloignent : on pourrait presque désigner le livre comme un rapport un peu ethnographique (voilà j’ai placé ce mot, mon prof de fac serait très fier de moi). Il ne se passe finalement rien d'extraordinaire, mais ça rend le roman doux. Tout n’a pas besoin d’être feu et action, au contraire, ca m’a vraiment calmé et fait du bien de lire une intrigue un peu ordinaire, calme et presque trop réelle pour être réconfortante.
Pour ceux qui préfèrent de grands rebondissements, attention ici il n’y a pas une d'intrigue à suivre ou résoudre, on parle plus d’émotions, de liens (familiaux, amoureux, amicaux).
« You’re hung up on the past, my mother said to me earlier tonight.
Why carry all that around with you? »
Tout au long du récit, Madelaine Lucas écrit le corps comme lieu de mémoire: le passé ne vit pas seulement dans notre tête, il s'installe dans la peau, dans nos réactions, dans nos angoisses. Et ce n'est pas un hasard si le roman s'ouvre sur la narratrice qui regarde une photo avant de plonger dans ses souvenirs : la mémoire ne se convoque pas, elle tend une embuscade qu’on a pas demandée.
Elle décrit l'angoisse de tomber amoureuse pour la première fois, quand il y a un mélange de désir, d'incertitude et de peur de perdre l’autre pour un tout, ou pour un rien, et combien on ne comprend pas encore tout à fait ce qu’on ressent, ce qu’il faut faire au début.
L'écart d’âge entre la narratrice et Jude est utilisé pour explorer la quête de sécurité, le désir d'identité de notre narratrice. Elle explique : "I needed guidance, I told him, structure." Ce qu'elle cherche en Jude, ce n'est pas seulement un homme, c'est un ancrage. Elle avait besoin de cette relation à ce moment précis de sa vie et pour cause.
« So sure, in these moments, that if he ever tried to leave me, I wouldn’t let him. Undignified, the scene I’d make. Not too proud to beg. »
Car Thirst for Salt est un roman sur la transmission, sur ce qu'on hérite sans le choisir. La narratrice est l'aînée d'une famille compliquée : elle en maintient l'équilibre, absorbe l'atmosphère émotionnelle du foyer, transforme le chaos en quelque chose de vivable. Elle a grandi plus vite qu'elle n'aurait dû, et cela impacte son comportement à l'âge adulte (prudente, intense, toujours un peu sur ses gardes).
"I think now that this is something that happens in small families — roles get confused, relationships do double duty. So a daughter might play the part of an overprotective parent, or a mother might rely on the daughter like a partner. Mother as runaway child, daughter as mother, daughter as husband."
Elle nous parle de sa mère, la complexité de sa famille (qui n’est aucunement vilifiée, elle en parle un peu “factuellement”) et ne se rend pas compte combien elle rejoue ces vieux schémas. Beaucoup de filles se reconnaîtront dans ce comportement : le réflexe de gérer plutôt qu'exiger. Et ça lui a donné la conviction que l'amour est quelque chose qu'on tient à deux mains pour qu'il ne s'effondre pas.
Concrètement, on a besoin de sécurité, perso je trouve que c’est un des avantages à être en couple avec qqn qu’on aime: on sait qu’on affronte rien seul, bonheur et peine sont partagés, quelqu’un est toujours là pour se soucier avec ou de toi.
Et notre narratrice, elle le ressent de façon excessive, même si ce n’est jamais expliqué explicitement, on le voit à la façon dont le désir se mêle au soin de l'autre, dans ce besoin d'un amour qui ne demanderait pas une vigilance constante, de la responsabilité excessive dont elle a dû faire preuve.
On comprend alors l'attachement intense à Jude : ce n'est pas seulement de la passion, c'est une forme de refuge. Madeleine Lucas elle même dit : « Thirst for Salt est aussi un roman sur le fait de devenir femme. Mes personnages ne s'y prennent pas toujours bien — mais il m'était essentiel qu'aucun d'eux ne soit simplement bon ou mauvais. Ils cherchent à s'aimer, souvent à tâtons, et font des erreurs. Ce qui me touche profondément, c'est la façon dont les gens se blessent mutuellement même avec les meilleures intentions — c'est là, je crois, que réside quelque chose de véritablement humain. »
« Although maybe this, too, was the natural way of things. From child to mother to child again. For the first time, I felt a need to establish a life outside her purview, a life that was mine alone »
Enfin, c’est aussi un roman qui parle de la brutalité de grandir (I know what I’m talking about, je suis pile au milieu de ma vingtaine et pourtant je n’ai pas l’impression d’être adulte), surtout quand on est sensible, et que le monde ne devient pas plus doux pour autant. La narratrice éprouve les choses à 100%, elle vit l’amour intensément, de fait les déceptions en sont plus difficiles. Tout est vécu pleinement.
J’aime beaucoup la manière dont le récit parle de l’entrée dans l’âge adulte : le besoin de compter pour quelqu'un, d'être choisie, de laisser une trace. Il y a beaucoup de tendresse dans la façon dont la narratrice regarde sa version plus jeune, elle ne juge pas sa naïveté, puisqu’elle n’est qu’une version plus avancée de cette jeune femme.
« People acted selfishly, betrayed and abandoned one another—that was common. I’d never done anything truly bad or transgressive, but I worried this was not because of a strong moral foundation or sense of virtue. I was no better than anyone else, I feared. It was not that I lacked those kinds of desires, but I was afraid that if I acted on them, they would undo me. In a world without boundaries, I could lose myself »
Bref, j'ai adoré ce roman. Encore une fois : ce n'est pas une histoire qui cherche à impressionner par ses rebondissements, mais une histoire qui s'intéresse à ce qui reste. Sur les personnes qui nous façonnent, les rôles qu'on endosse (consciemment ou pas), les premiers amours et leur impact (conscient ou pas). C'est un livre d'une grande délicatesse, qui comprend avec beaucoup de justesse ce que c'est que d'avoir vingt ans, de chercher sa place et d'apprendre, parfois difficilement, à devenir adulte.
Si vous aimez les romans contemplatifs, c'est la lecture parfaite pour une fin de journée d'été, quand on a envie de ralentir un peu (+ mettez une playlist avec le bruit de la mer et vous ne serez pas déçus)
Mes citations préférées:
« I was looking out at the horizon. At a certain time down south, sea and sky seem to merge, to kiss. Mirroring each other, like lovers do. Above and below, one expanse of silver blue. I’d never known that kind of love—where all boundaries disappeared. »
« I was surprised by the realization that even if he was not reliable in the way that I’d imagined, I did not desire him any less. I could see for the first time how it might feel good to make mistakes with someone, sway together, embrace the drift. And maybe I sensed it, wanted it then. The ways we might either break each other in or burn each other up. »
« I looked around for my mother, but she had remained on the other side of the cliff’s rise, where I could no longer see her. Brief swell of panic—a childhood feeling—at my mother moving out of sight. As though, if I took my eyes off her, she would disappear. »
« But then I remembered all those years between us, a gap wide enough to fall into. Eighteen years—a whole adolescence, a coming of age.
It’s really true for me, I insisted. I wish you could fall in love for the first time again. Or that you’d never loved anybody else before me and neither had I.
He laughed and said, Oh, trust me. I was a pretty shitty boyfriend. And anyway, every time is like the first time. That’s the beauty of love. Love erases. »
« It would also be true to say that I never learned how to make a clean break. I have no memory of the words my parents used to explain their separation to me—if they tried to explain it at all. Maybe, like me, they stood mute in the face of loss, were rendered inarticulate by it. Whenever in my life it has come time to have those conversations with someone, I have felt that I lacked the right language. I didn’t know what I was supposed to say. »
« This is only one thing that will happen to you, she said to me in the car, as we passed by the bridal shops and motorcycle dealerships that lined the old gritty freeway that would lead us away from the city, back to her house. One thing, out of so many things. »
« What continues to surprise me, and what I still don’t understand, is not the reasons that love ends but the way that it endures. »
« There’s no shame in coming home—how many times has my mother said that to me over the years? I agreed with her, but after I left Sailors Beach, it was not clear where that was, if it could be anywhere at all. I thought that if no place could ever house everyone I loved, whatever home I hoped to make could only be shaped by absence. It didn’t occur to me that perhaps a home is never a fixed or stable thing but something that can be carried with you and remade. »
L'auteure elle-même décrit son roman ainsi :
« Quand on me demande de quoi parle Thirst for Salt, je réponds souvent, simplement, que c'est une histoire d'amour. Parce que je crois que les histoires d'amour, comme les chansons d'amour, peuvent être les réceptacles de nos désirs existentiels les plus profonds. Elles nous parlent de désir, de solitude, de mémoire, de deuil — de ce que c'est que d'être vivant et de vouloir. »
« Thirst for Salt est aussi un roman sur le fait de devenir femme. Mes personnages ne s'y prennent pas toujours bien — mais il m'était essentiel qu'aucun d'eux ne soit simplement bon ou mauvais. Ils cherchent à s'aimer, souvent à tâtons, et font des erreurs. Ce qui me touche profondément, c'est la façon dont les gens se blessent mutuellement même avec les meilleures intentions — c'est là, je crois, que réside quelque chose de véritablement humain. »
Version Originale:
“When I’m asked to describe what Thirst for Salt is about, I often say simply that it’s a love story because I believe that love stories, like love songs, can act as vessels for our deeper existential longings. They speak to us about desire, loneliness, memory, grief—about what it means to be alive and wanting. So, the songs on this playlist are love songs. For me, they evoke the emotional weather of the novel the same way a song can recall a long-ago love in an instant, and make you feel it all over again.”
“Thirst for Salt is also a story of coming into womanhood, and at twenty-four, my narrator finds herself looking for models for what kind of woman to be in her relationships with her mother, her housemate Bonnie, and Jude’s friend Maeve. Jude is also bound up with his particular idea of what it means to be a good man. They don’t always get it right, but it was important to me that none of the characters be simply good or bad. They try to love each other but are often misguided and make mistakes—to me, the ways that people hurt each other even when their intentions are good is much more poignant, and human. This song recognizes that there are all sorts of ways that love can make it difficult for us to be the people we want to be. I think that’s why it’s almost too heartbreaking to listen to.”
Madelaine Lucas’s Playlist for Her Novel “Thirst For Salt” – Largehearted Boy. (2023, 7 mars)