Beartown, la Petite Ville des grands rêves de Fredrik Backman 

« Tard dans la nuit, à la fin du mois de mars, un adolescent s’empara d’un fusil de chasse à double canon, se dirigea droit dans la forêt, braqua l’arme sur le front d’une autre personne que lui et pressa la détente. »

Et hop, voici les premières lignes du roman: Backman annonce la couleur dès la première page. Ce n'est pas un roman sur le hockey uniquement. Cette première phrase fonctionne comme un seuil narratif très puissant, qui place immédiatement le lecteur face à un événement violent tout en en organisant déjà la lecture sur le mode du suspense et de la causalité. 

On installe d’emblée les thèmes du roman : la jeunesse, la responsabilité, les déterminismes sociaux et psychologiques, et la manière dont une communauté entière peut être affectée par un seul instant de bascule.

Une ville avant une histoire

Beartown commence lentement, et c'est voulu. Avant de raconter ce qui se passe, Backman prend le temps de construire où ça se passe : une ville isolée, enneigée, en déclin économique silencieux, dont toute l'identité s'est progressivement concentrée autour d'une patinoire. Le hockey n'y est pas un loisir. C'est le dernier projet collectif d'une communauté qui n'a plus grand-chose d'autre à quoi se raccrocher : les commerces, les emplois, la fierté locale, tout repose sur les fragiles espoirs de l'équipe junior.

Ça peut sembler long au début (ça a failli me faire abandonner le roman avant de le reprendre quelques semaines plus tard), mais ça reste indispensable. Parce que ce que Backman installe  dans cette première moitié, c'est un système : un réseau de loyautés, de dettes non-explicites, de hiérarchies non dites, et c'est ce système qui va se retourner contre ses propres membres lorsqu’un événement d’une extrême gravité vient faire imploser cet ordre apparent

Attention ! Je vais désormais évoquer cet événement tragique. Si vous n’avez pas lu le livre, mieux vaut revenir plus tard.

〰️

Attention ! Je vais désormais évoquer cet événement tragique. Si vous n’avez pas lu le livre, mieux vaut revenir plus tard. 〰️

Beartown ne se résume pas à une histoire de viol. C’est un roman sur ce qui l’entoure, sur les mécanismes qui poussent une communauté entière à choisir le silence plutôt que la vérité. Backman s’intéresse moins à l’événement lui-même qu’à l’anatomie de ses conséquences : qui parle, qui se tait, qui protège quoi, et à quel prix. Et pour moi, ce qui rend son analyse si juste, c'est qu'il ne distribue pas les rôles simplement. Ses personnages ne sont pas des archétypes, ce sont des gens ordinaires placés dans une situation extraordinaire, et leurs choix sont souvent décevants (à base de tu as envie de jeter le livre au sol), parfois lâches, parfois courageux sans qu'on s'y attende. La question que pose le roman n'est pas qui est le monstre, c’est : qu'est-ce qui permet aux monstres d'exister tranquillement ?

« La plupart des gens ne font pas simplement ce que nous leur disons de faire. Ils font ce que nous les laissons faire.  »

Cette phrase résume à elle seule ce que Backman cherche à démontrer sur trois cents pages. Et il y parvient, sans morale facile, sans personnage sauveur, sans résolution propre.

Une prose un peu brute au service d'une dissection sociale

Stylistiquement, la prose de Backman est directe, presque journalistique : phrases courtes, rythme tendu, avancée constante, et c’est cohérent avec ce qu’il décrit. Là où il excelle, c'est dans la construction de ses personnages secondaires. Chacun (l'ancien entraîneur Sune, la tenancière de bar Ramona, la mère d'Amat Fatima) porte en lui une façon d'habiter ce monde, une logique propre. Aucun personnage n'est là que pour décorer. Ensemble, ils forment le portrait d'une communauté dans toute sa complexité, capable du meilleur et du pire, souvent simultanément.

« Elle a quinze ans, il en a dix-sept. Pourtant, dans toutes les discussions, c’est lui qui est « le garçon ». Elle est « la jeune femme ».  Les mots sont de grandes choses. »

Franchement, il faut être attentif au moindre détail, car tout peut révéler des enjeux de pouvoir, des alliances ou des rapports de force.

Alors, ça vaut le coup de le lire?

J'ai terminé Beartown triste et vidée……. et j'avoue avoir aimé ça, ce qui en dit probablement autant sur moi que sur le roman. Ce n'est pas une lecture confortable. Il y a des moments où on a envie de secouer les personnages, où la colère prend le dessus sur l'empathie, où on se surprend à espérer quelque chose de plutôt bof moralement (on est tous humains après tout).

Ce que Backman réussit c'est de vous mettre en face de votre propre boussole morale sans vous dire quoi en faire. Il n’y a pas de leçon, pas de personnage qui incarne La Bonne Réponse. Et nous en tant que lecteur on se dit, mais moi,qu'est-ce que j'aurais fait, moi ?

Mes citations préférées:

« (…) peu de mots sont plus difficiles à expliquer que la « loyauté ». Elle est toujours considérée comme positive, car beaucoup diraient que les meilleures choses dont nous sommes capables en sont inspirées. Le problème, c’est qu’elle inspire aussi nombre des pires actions que nous commettons envers les autres. »

« Elle a quinze ans, il en a dix-sept. Pourtant, dans toutes les discussions, c’est lui qui est « le garçon ». Elle est « la jeune femme ».  Les mots sont de grandes choses. »

«  Qui est honnête peut être abusé par les autres. Sois honnête quand même. / Qui est gentil peut être calomnié par les autres. Sois gentil quand même. / Tout le bien que tu fais aujourd’hui peut être oublié demain par les autres. Fais-le quand même.  »

« Sa mère lui souffle souvent à l’oreille : « Ne fais jamais confiance à une personne qui n’a aucune passion incontrôlable.  »

« Quelle immense, horrible tristesse pour le monde que, bien souvent, la plus grande empathie émane de la victime »

« (…) sa mère lui rappelle sans arrêt que « jamais on ne retrouve d’amis comme ceux qu’on a à quinze ans, Maya. Même quand on les garde toute la vie. Ce n’est plus jamais pareil ». »

« Pour l’agresseur, le viol dure quelques minutes. Pour la victime, il ne prend jamais fin. »

Et si jamais comme moi vous êtes complètement perdus dans les personnages:

Maya : fille de Peter et Kira Andersson, adolescente passionnée de musique qui rêve de quitter Beartown.
Ana : sa meilleure amie, vive et protectrice.

Kevin : la star de l’équipe de hockey, le “golden boy”.
Benji : son meilleur ami et coéquipier, d’une loyauté absolue.
William Lyt : coéquipier, fidèle au groupe et à Kevin.
Bobo : joueur agressif de l’équipe, fils de Hog et Ann-Katrin.

Amat : jeune joueur très talentueux issu d’un milieu modeste, il est amoureux de Maya.
Zacharias : son meilleur ami, originaire du quartier défavorisé du Hollow.

Peter Andersson : manager général de l’équipe, ancien joueur de NHL, mari de Kira et père de Maya et Leo.
Kira Andersson : avocate, venue de l’extérieur, mère de Maya et Leo.
Leo Andersson : leur fils de 12 ans, observateur et discret.

David : entraîneur de l’équipe junior, focalisé sur la victoire.
Sune : ancien entraîneur, figure historique du club, très ancré dans Beartown.

Fatima : mère d’Amat, employée comme femme de ménage à la patinoire.
Ramona : patronne de bar, figure locale qui connaît tout le monde.

Mr et Mrs Erdahl : parents de Kevin, son père étant un important soutien financier du club.
Tails : entrepreneur local et président du club de hockey, représentant la dimension politique et économique de l’institution.

Précédent
Précédent

Into Thin Air de Jon Krakauer

Suivant
Suivant

Le Paradis Blanc de Kristian Hannah