Lever de soleil sur la moisson de Suzanne Collins

Attention, cette revue est pleine de spoilers !!!

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Attention, cette revue est pleine de spoilers !!! 〰️

La propagande est toujours mensongère, même quand on dit la vérité. Je ne crois pas que ce soit un problème tant qu’on sait ce qu’on fait, et pourquoi.


George Orwell

Inutile de faire un long paragraphe pour parler des Hunger Games et si vous ne savez pas ce que c’est ni l’histoire, je vous invite à réévaluer votre culture générale svp (je rigole mais svp lisez-les). Ainsi, bienvenue bienvenue : nous sommes de retour à Panem et ce en 2025. Quelques années à peine après la premiere préquel, Suzanne Collins nous revient avec un livre sur notre cher Haymitch Abernathy, au moment de sa participation aux Hunger Games, qu’il a (forcément) remporte puisqu’on le voit dans la trilogie originale 25 ans après. Promesse du livre: “Je vous ferai pleurer en vous montrant tous les autres participants adorables des 50e Hunger Games qui n’ont pas survécus puisque c’est le but du jeu, il n’en restera qu’un ah et tiens Haymitch avait un petit frère hihi”

À un moment dans ma lecture, j'ai dû poser le livre. Pas parce que je m'ennuyais, parce que je pleurais. Ce n'est pas la première fois que Collins me fait cet effet, et à ce stade, je commence à penser qu'elle le fait exprès.

Bon, évidemment j’étais comme une dingue quand j’ai appris qu’on aurait enfin la backstory d’Haymitch tant pour en savoir plus sur les jeux précédents que pour satisfaire ma curiosité personnelle. Et Collins le fait cruellement bien (accent mis sur le cruel)

Ce que le titre promet… et tient

Commençons par là, pcq le titre est d'une justesse quasiment poétique. Il ne prend son sens qu'à la toute dernière page, dans cette phrase qui résume toute la tragédie de Haymitch :

« Ce message est l’œuvre de Lenore Dove. Le voilà, le signe que je réclamais ; le rappel que je me suis engagé à empêcher un jour ou l’autre le soleil de se lever sur une nouvelle Moisson. Une manière de me dire : « N’oublie pas ce que tu m’as promis. » Et par ce message, elle me condamne à vivre. »

Être condamné à la vie. C'est ça, Haymitch et c'est ça que ce roman vient expliquer (préparez vos mouchoirs).

L'origine d'un homme brisé

Donc, si vous aviez pas compris, le roman suit Haymitch à ses seize ans, jour où il est “tiré au sort” pour participer au Quart Quell, une itération particulièrement brutale des Jeux conçue pour rappeler aux districts la domination du Capitole. On le découvre amoureux, plein d'espoir, ancré dans une famille (UNE FAMILLE!!!) et une communauté. Collins prend soin de nous montrer ce qu'il avait à perdre avant de nous montrer comment il le perd. Fallait voir comment je pleurais dès la première page, pardon mais il n’y a pas à faire ça…

Sa famille, notamment son petit frère Sid, est peu présente dans l'intrigue à proprement parler mais elle hante le récit de l'intérieur. Et pour cause : le lecteur qui connaît la trilogie originale sait que Haymitch n'a pas de frère dans les livres qui suivent. Donc quand sur la TOUTE PREMIERE PAGE ON LIT:

« Joyeux anniversaire ! (Sid, mon petit frère, me secoue par l’épaule.) C’est toi qui m’as demandé de te réveiller ! Tu as dit que tu voulais être dans la forêt au lever du soleil. »

ON SAIT QU’IL Y A UN COMPTE À REBOURS POUR SOUFFRIR DE LEUR MORT.

Tout prend sens : son alcoolisme, son cynisme, sa distance. On comprend que ce n'est pas de la lâcheté mais une forme de survie, seule forme qui lui restait.

La propagande : le thème central

Collins est connue pour ne pas se servir de la violence comme thème pour rien. En général ses livres ont un thème central (dans sa trilogie, on discute la théorie de la guerre juste, l’idéologie pacifiste et comment la révolution est mise en place, dans La Ballade du serpent et de l'oiseau chanteur on discute la nature humaine en rapport à la politique), bref ici on parle de la propagande. La violence sert de fait à montrer comment le Capitole fabrique du sens, comment il transforme des êtres humains en symboles pour les rendre plus faciles à sacrifier. 

Prenons le personnage de Lou Lou par ex: j’ai vu que certains l'ont trouvé agaçante ou accessoire, mais je pense au contraire qu'elle est importante. Son histoire montre comment le régime procède : on lui vole son identité, on en fait un outil de propagande, et on l'envoie mourir en spectacle. Ainsi, sa mort un peu sans affect, sert à montrer que malgré un gouvernement (le Capitole) tuant des vies sans même prendre la peine de les regarder, il y a de l’humanité en jeu, incarnée par Haymitch. Il la protège, même quand elle n'est plus vraiment là, même quand il n'y a plus grand-chose à protéger.

Et plus largement, le roman approfondit une idée déjà présente dans la trilogie de Katniss. La révolte du geai moqueur s'inscrit dans une longue chaîne de résistances, de gens ordinaires qui ont refusé, à leur échelle, de se laisser effacer.

« Ce n’est pas quelqu’un de facile ; elle me ressemble beaucoup, d’après Peeta. Mais elle a été plus maligne que moi, ou plus chanceuse. C’est elle qui a fini par empêcher le soleil de se lever sur la Moisson. »
— Haymitch à propos de Katniss

« J’examine le sachet. C’est un sachet en papier ordinaire, avec la marque des Donner. Puis je remarque les boules de gomme. Elles ne sont pas de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles sont rouge sang. Je me rappelle alors la rose de Snow, les dernières paroles qu’il m’a adressées et les pièces du puzzle se mettent en place. »

Globalement, le livre est très bien, il relie les précédents et évidemment nous rappelle que Snow fait consciemment le choix d’être qu’il est; et d’ailleurs pour moi le pire moment du livre c’est quand on se rend compte (bien sur à l’inverse de Haymitch) que les menaces de mort que lui fait Snow ne concerne pas sa propre mort… Laisser Haymitch vivre, regarder tout ce qu'il aime disparaître un par un, attendre une mort qui ne vient pas, c'est une punition bien pire. Et ca m’a donné envie de jeter le livre à l’autre bout de la pièce. 

« “Lenore Dove”, dis-je sur un ton implorant, “accroche-toi, je t’en prie” (Une mousse rosâtre s’échappe de ses lèvres.) “Oh, non… non…  »

Les limites du roman

Soyons honnêtes : Sunrise on the Reaping n'est pas sans défauts, malgré toutes ses qualités (et si Collins nous pond encore 10 romans dans l’univers je continuerai à les lire et les aimer) mais! Mais mais mais…

J’ai quand même quelques points de réserve : déjà, certaines apparitions de personnages familiers sont pour moi plus du fan-service que des nécessités narratives (je ne dis pas que j’ai pas apprécié mais bon). En vrai, on comprend l'intention : il faut bien ancrer le récit dans un univers qu'on connaît mais l'effet est parfois inverse, à mon sens, il rappelle qu'on lit un préquel plutôt que de nous faire oublier qu'on en lit un

Et puis il y a Lenore Dove… Attention unpopular opinion: elle est censée être le grand amour de Haymitch, la raison pour laquelle il survit. Pourtant, elle sert plus de fonction narrative, plus qu’elle n’est une réelle présence, l’amour de la vie de quelqu’un… Je l’ai trouvé trop peu présente, anc´rée et c’est dommage.

Enfin, sur la question des incohérences de worldbuilding, dont j’ai pu lire des critiques avec lesquelles je suis d’accord : le Capitole apparaît ici plus omniscient et plus précis dans son contrôle que dans la trilogie originale, ils ont plus de capacités, plus de moyens.

Bref en somme un très bon livre mais voilà quelques légères critiques quand même.

Derniers mots

Le livre approfondit et enrichit l'univers d'Hunger Games sans le trahir. Il rappelle que le trauma ne s'arrête pas à la survie, qu'il continue de remodeler ceux qui restent et il donne à Haymitch ce que la trilogie originale ne pouvait pas lui donner : une histoire à lui, avant qu'il ne devienne l’ivrogne qu'on connaît. Collins nous condamne, nous aussi, à continuer de penser à lui. C'est sans doute le plus bel hommage qu'elle pouvait lui rendre.

« Tu as fait trembler le Capitole, aussi bien au sens figuré qu’au sens propre, avec ce séisme. Tu as pu imaginer un avenir différent. Peut-être qu’il ne se concrétisera pas aujourd’hui, ni même de ton vivant. Peut-être que cela prendra plusieurs générations. Nous appartenons tous à un continuum. Cela rend-il la lutte insignifiante ? »
— Plutarch Heavensbee
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