Lever de soleil sur la moisson de Suzanne Collins

Attention, cette revue est pleine de spoilers !!!

〰️

Attention, cette revue est pleine de spoilers !!! 〰️

La propagande est toujours mensongère, même quand on dit la vérité. Je ne crois pas que ce soit un problème tant qu’on sait ce qu’on fait, et pourquoi.


George Orwell

Retour à Panem (yay!!!)

À un moment dans ma lecture, j'ai dû poser le livre. Pas parce que je m'ennuyais, parce que je pleurais. Ce n'est pas la première fois que Suzanne Collins me fait cet effet, et à ce stade, je commence à penser qu'elle le fait exprès.

Sunrise on the Reaping était le préquel qu'on attendait, en tout cas celui que j'attendais : Haymitch Abernathy est l'un de mes personnages préférés de la trilogie originale, même si je dis ça de tous les personnages... Collins comble ici le manque de sa backstory et ma curiosité personnelle, et elle le fait cruellement bien (accent mis sur le cruel)

Ce que le titre promet… et tient

Commençons par là, parce que c'est rarement mentionné : le titre est d'une justesse quasiment poétique. Il ne prend son sens complet qu'à la toute dernière page, dans cette phrase qui résume toute la tragédie de Haymitch :

« Ce message est l’œuvre de Lenore Dove. Le voilà, le signe que je réclamais ; le rappel que je me suis engagé à empêcher un jour ou l’autre le soleil de se lever sur une nouvelle Moisson.Une manière de me dire : « N’oublie pas ce que tu m’as promis. »Et par ce message, elle me condamne à vivre. »

Être condamné à la vie. C'est ça, Haymitch. Et c'est ça que ce roman vient expliquer (préparez vos mouchoirs).

L'origine d'un homme brisé

Le roman suit Haymitch depuis ses seize ans, le jour où il est “tiré au sort” pour participer au Quart Quell, une itération particulièrement brutale des Jeux conçue pour rappeler aux districts la domination du Capitole. On le découvre amoureux, plein d'espoir, ancré dans une famille et une communauté. Collins prend soin de nous montrer ce qu'il avait à perdre avant de nous montrer comment il le perd. Fallait voir comment je pleurais dès la première page, pardon mais il n’y a pas à faire ca : 

Sa famille, notamment son petit frère Sid, est peu présente dans l'intrigue à proprement parler mais elle hante le récit de l'intérieur. Et pour cause : le lecteur qui connaît la trilogie originale sait que Haymitch n'a pas de frère dans les livres qui suivent. Donc quand sur la TOUTE PREMIERE PAGE ON LIT:

« Joyeux anniversaire ! (Sid, mon petit frère, me secoue par l’épaule.) C’est toi qui m’as demandé de te réveiller ! Tu as dit que tu voulais être dans la forêt au lever du soleil. »

ON SAIT QU’IL Y A UN COMPTE À REBOURS POUR SOUFFRIR DE LEUR MORT.

Tout prend sens : son alcoolisme, son cynisme, sa distance. On comprend que ce n'est pas de la lâcheté. C'est de la survie. La seule forme qui lui restait.

La propagande : le thème central

C'est l'un des aspects les plus forts du roman: comme toujours, Collins ne se contente pas de montrer la violence des Jeux : elle montre comment le Capitole fabrique du sens autour de cette violence, comment il transforme des êtres humains en symboles pour les rendre plus faciles à sacrifier. 

Le personnage de Lou Lou en est l'illustration la plus troublante. Beaucoup de lecteurs l'ont trouvé agaçant ou accessoire, mais je pense au contraire qu'elle est l'une des figures les plus importantes du roman. Son histoire montre comment le régime procède : on lui vole son identité, on en fait un outil de propagande, et on l'envoie mourir en spectacle. Sa mort est presque sans affect dans la narration……. délibérément. Collins refuse le pathos facile parce que c'est précisément ainsi que le Capitole fonctionne : en effaçant les vies sans même prendre la peine de les regarder. Ce qui est remarquable, c'est que Haymitch, lui, la regarde. Il la protège, même quand elle n'est plus vraiment là, même quand il n'y a plus grand-chose à protéger. Ce geste dit plus sur lui que beaucoup de scènes plus spectaculaires.

Bref, plus largement, le roman montre que Collins approfondit ici une idée déjà présente dans la trilogie : la rébellion de Katniss n'était pas un accident. Elle s'inscrit dans une longue chaîne de résistances, de gens ordinaires qui ont refusé, à leur échelle, de se laisser effacer. Haymitch en fait partie, à sa façon, malgré lui, malgré tout.

« Ce n’est pas quelqu’un de facile ; elle me ressemble beaucoup, d’après Peeta. Mais elle a été plus maligne que moi, ou plus chanceuse. C’est elle qui a fini par empêcher le soleil de se lever sur la Moisson. »
— Haymitch à propos de Katniss

Les limites du roman

Soyons honnêtes : Sunrise on the Reaping n'est pas sans défauts.

Certaines apparitions de personnages familiers sonnent davantage comme du fan-service que comme des nécessités narratives (je ne dis pas que j’ai pas apprécié mais je le note). En vrai, on comprend l'intention : il faut ben ancrer le récit dans un univers qu'on connaît mais l'effet est parfois inverse, à mon sens, il rappelle qu'on lit un préquel plutôt que de nous faire oublier qu'on en lit un.

Et puis il y a Lenore Dove… Attention unpopular opinion: pour moi, elle pose un problème plus fondamental. Elle est censée être le grand amour de Haymitch, la raison pour laquelle il survit et la raison pour laquelle il en souffre. Elle sert plus de fonction narrative, plus qu’elle n’est une réelle présence, l’amour de la vie de quelqu’un… 

Enfin, sur la question des incohérences de worldbuilding, dont j’ai pu lire des critiques avec lesquelles je suis d’accord : le Capitole apparaît ici plus omniscient et plus précis dans son contrôle que dans la trilogie originale, ils ont plus de capacités, plus de moyens.

Bref voilà j’ai pas plus de points de réserve mais je tenais quand même à les dire par soucis d’honnêteté.

« J’examine le sachet. C’est un sachet en papier ordinaire, avec la marque des Donner. Puis je remarque les boules de gomme. Elles ne sont pas de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles sont rouge sang. Je me rappelle alors la rose de Snow, les dernières paroles qu’il m’a adressées et les pièces du puzzle se mettent en place. »

Il y a un moment où l'on comprend que Snow n'a pas l'intention de tuer Haymitch. Et c'est là que le roman devient vraiment cruel dans le bon sens du terme. La mort aurait été simple. Propre. Une fin. Mais, ce que Snow choisit à la place (càd laisser Haymitch vivre, regarder tout ce qu'il aime disparaître un par un, attendre une mort qui ne vient pas) c'est une punition d'une sophistication psychologique tout à fait cohérente avec le personnage. Et ca m’a donné envie de jeter le livre à l’autre bout de la pièce. 

« “Lenore Dove”, dis-je sur un ton implorant, “accroche-toi, je t’en prie” (Une mousse rosâtre s’échappe de ses lèvres.) “Oh, non… non…  »

Derniers mots

Le livre approfondit et enrichit l'univers d'Hunger Games sans le trahir. Il rappelle que le trauma ne s'arrête pas à la survie, qu'il continue de remodeler ceux qui restent. Et il donne à Haymitch ce que la trilogie originale ne pouvait pas lui donner : une histoire à lui, avant qu'il ne devienne le fantôme qu'on connaît. Collins nous condamne, nous aussi, à continuer de penser à lui. C'est sans doute le plus bel hommage qu'elle pouvait lui rendre.

« Tu as fait trembler le Capitole, aussi bien au sens figuré qu’au sens propre, avec ce séisme. Tu as pu imaginer un avenir différent. Peut-être qu’il ne se concrétisera pas aujourd’hui, ni même de ton vivant. Peut-être que cela prendra plusieurs générations. Nous appartenons tous à un continuum. Cela rend-il la lutte insignifiante ? »
— Plutarch Heavensbee
Précédent
Précédent

Le Familier de Leigh Bardugo

Suivant
Suivant

Never Let Me Go de Kazuo Ishiguro