Le Familier de Leigh Bardugo
Je n'avais encore jamais exploré la fantasy historique. L'idée d'un roman indépendant (pas de saga, pas de trilogie interminable) mêlant histoire et magie m'a séduite. The Familiar n'a pas déçu.
L'histoire se déroule en Espagne, alors que l'Inquisition traque les hérésies. Dans ce climat de terreur religieuse et de hiérarchies sociales implacables, Bardugo plante un décor solidement documenté, ancré dans la réalité du XVIe siècle et c'est précisément dans les fissures de ce monde-là que la magie se glisse, discrète, presque naturelle, les milagritos. Ils s'intègrent au récit simplement, mais la frontière entre miracle divin et hérésie n’est qu'une question de point de vue.
C'est d'ailleurs l'une des idées les plus fortes du roman : dans ce royaume qui vénère la piété et punit l'hérésie sans pitié, un miracle peut être pris pour une malédiction. Tout dépend de qui détient le pouvoir de le nommer.
Les personnages
Luzia Cotado est servante dans une modeste maison noble. Elle cache deux secrets dangereux : des pouvoirs magiques, et une origine juive. Lorsque sa maîtresse Valentina (prisonnière d'un mariage sans amour, marquée par son infertilité et le statut modeste de sa famille) découvre son don, elle y voit aussitôt une occasion de s'attirer les faveurs de l'élite espagnole.
Ce qui m'a plu d'emblée, c'est la crédibilité des motivations de Luzia. Les petits miracles qu'elle accomplissait jusque-là pour traverser le quotidien (empêcher un pain de brûler, alléger un seau d'eau) la propulsent soudain dans une aventure périlleuse qu'elle ne rejette pas entièrement. Après tout, qui ne souhaiterait pas davantage d'une vie qui semble trop petite, trop précaire ?
« … let it be my ambition and not my fear that seals my fate. »
Luzia est une héroïne imparfaite, en quête de sa place dans un monde injuste. C'est précisément ce qui en fait un personnage humain, dans lequel on se reconnaît.
Face à elle, Guillén Santángel, serviteur ironique et réticent, que la plupart soit ignorent soit redoutent. Il devient son seul allié possible. Entre eux naît un lien inattendu : une solitude partagée, une complicité née de leur statut d'étrangers au monde. Ce n'est pas une romance centrale, seulement un fil tissé dans la trame du récit et c'est précisément ce type de tension que je préfère, lorsqu'elle apporte un charme authentique sans être l'intrigue principale (et honnêtement, j'aurais craqué aussi à la place de Luzia.)
“Had Santángel been a true friend or a true advisor he might have said all these things. But he was a captive, and a captives only thought could be of freedom.”
Le roman ne tourne d'ailleurs pas uniquement autour de Luzia. Il s'organise en une constellation de femmes remarquables : Valentina, Hualit, Teoda, et d'autres encore. Leurs vies singulières, leurs désirs et les pensées intimes sont rendus avec beaucoup de soin. C'est l'une des grandes forces du livre : chaque personnage existe pour lui-même, avec sa propre logique, ses propres enjeux.
Est-ce que j’ai aimé?
Le roman fourmille d'alliances mouvantes, de manœuvres politiques et de personnages avides de pouvoir, prêts à tout. Luzia avance sur un fil, et cette tension (entre le miracle et la malédiction) m'a tenue en haleine du début à la fin. Je ne savais jamais s'il fallait craindre pour elle ou l'encourager. J'ai dû poser le livre à plusieurs reprises, juste pour reprendre mon souffle. Merci, Leigh Bardugo, pour ce frisson-là.
La prose elle-même m'a emportée : riche, parfois exigeante, j'admets ne pas avoir compris chaque mot, mais ça n'a fait qu'enrichir ma lecture.
Ma seule réserve dans ce roman est la multiplication des points de vue, et le fait que les personnages portent souvent plusieurs noms selon qui parle. Catalina de Castro de Oro, par exemple, est appelée "Hualit" dans les chapitres de Luzia, ce qui peut dérouter au début. Rien de rédhibitoire, mais il faut s'y faire.
En tout cas, ce roman m'a donné envie de me plonger davantage dans l'œuvre de Bardugo. La trilogie Grisha m'avait laissée mi-convaincue : l'univers et le système magique m'avaient plu, mais la prose m'avait semblé un peu trop simple, ce qu'on peut attribuer en partie à son appartenance au YA. Je n'avais donc pas encore attaqué Six of Crows.
Je vais m'y mettre, d'autant que son écriture semble s'être considérablement affinée depuis.
Mes citations préférées
“It was the feeling of remembering great happiness you will never have again, the first flush of desire you know will never be consummated but that you can't help but hope for anyway, the desperate longing to see your beloved even when you know you are not loved in return.”
“ “Fear men, Luzia,"he said. "Fear their ambition and the crimes they commit in its service. But don't fear magic or what you may do with it." It was the closest he could come to honesty.”
“Valentina didn't care anymore that she had lived a life without love. She wanted only to know that it existed in the world and could be saved.”